L’halothane, agent anesthésique autrefois largement utilisé en milieu hospitalier, peut provoquer des atteintes hépatiques graves chez les professionnels de santé exposés de manière répétée. Le tableau 89 du régime général des maladies professionnelles encadre la reconnaissance de ces affections et ouvre la voie à une indemnisation spécifique. Comprendre les conditions de ce tableau est essentiel pour toute victime souhaitant engager un recours et faire valoir ses droits.
Qu’est-ce que l’halothane et pourquoi est-il dangereux ?
L’halothane est un anesthésique volatil qui agit par inhalation. Utilisé principalement en salles d’opération et d’accouchement, il provoque une dépression progressive et réversible du système nerveux central. L’anesthésie obtenue est douce et facilement contrôlable pour le patient.

Cependant, si l’halothane est bien toléré à dose unique par le patient, il représente un danger réel pour les travailleurs exposés de manière chronique. Les personnels de bloc opératoire — anesthésistes, infirmiers, chirurgiens — inhalent régulièrement des concentrations résiduelles de ce gaz, parfois pendant des années.
Cette exposition répétée peut entraîner une hépatite toxique, parfois sévère, pouvant évoluer vers une hépatite fulminante mettant en jeu le pronostic vital. Le mécanisme en cause est une réaction immuno-allergique : le foie développe une sensibilité anormale aux métabolites de l’halothane.
Bien que l’halothane ait été progressivement remplacé par des anesthésiques plus récents (sévoflurane, desflurane), des professionnels ayant exercé dans les années 1970 à 2000 peuvent encore déclarer une maladie professionnelle au titre du tableau 89. Aucun délai de prescription n’empêche la déclaration tant que le délai de prise en charge inscrit au tableau est respecté.
Tableau 89 : conditions de reconnaissance de la maladie professionnelle
Le tableau 89 du régime général définit précisément les conditions dans lesquelles une affection provoquée par l’halothane peut être reconnue comme maladie professionnelle. Il fixe trois critères cumulatifs : la désignation de la maladie, le délai de prise en charge et la liste des travaux exposants.
| DÉSIGNATION DE LA MALADIE | DÉLAI DE PRISE EN CHARGE |
|---|---|
| Hépatite ayant récidivé après nouvelle exposition et confirmée par des tests biochimiques, après exclusion d’une autre étiologie. | 15 jours |
Désignation de la maladie
Le tableau 89 vise spécifiquement l’hépatite survenant dans un contexte d’exposition professionnelle à l’halothane. Il peut s’agir d’une hépatite cytolytique aiguë, d’une hépatite cholestatique ou d’une forme mixte. Le diagnostic repose sur un bilan hépatique anormal associé à l’exclusion d’autres causes (virales, médicamenteuses, alcooliques).
Délai de prise en charge
Le délai de prise en charge correspond à la période maximale entre la fin de l’exposition au risque et la première constatation médicale de la maladie. Pour le tableau 89, ce délai est relativement court, ce qui impose une vigilance particulière lors de la constitution du dossier.
Si la maladie est constatée après l’expiration du délai inscrit au tableau, la reconnaissance automatique en maladie professionnelle n’est plus possible. La victime devra alors saisir le Comité Régional de Reconnaissance des Maladies Professionnelles (CRRMP), une procédure plus longue et plus aléatoire. Il est donc crucial de consulter rapidement un médecin dès l’apparition de symptômes hépatiques.
Travaux susceptibles de provoquer la maladie
Le tableau 89 fournit une liste indicative des principaux travaux exposant au risque :
- Activités en salles d’opération (blocs chirurgicaux)
- Activités en salles d’accouchement
- Toute activité professionnelle exposant à l’halothane en milieu confiné
Le caractère indicatif de cette liste signifie que d’autres situations professionnelles peuvent être prises en compte, à condition de démontrer une exposition effective à l’halothane.
Lorsqu’une maladie figure dans un tableau de maladies professionnelles et que les conditions de délai et d’exposition sont remplies, elle est présumée d’origine professionnelle. La victime n’a pas à prouver le lien de causalité entre son travail et sa maladie. C’est le principe de la présomption d’imputabilité.
Démarches pour faire reconnaître une affection liée à l’halothane
La reconnaissance d’une maladie professionnelle au titre du tableau 89 nécessite de suivre une procédure précise auprès de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie (CPAM). Il est recommandé de connaître les démarches pour déclarer une maladie professionnelle avant d’entamer le processus.
Étape 1 : consultation médicale et diagnostic
La première étape consiste à obtenir un certificat médical initial (CMI) établi par un médecin. Ce document doit mentionner la nature de l’affection hépatique et son lien potentiel avec l’exposition professionnelle à l’halothane. Le médecin traitant, un hépatologue ou un médecin du travail peut rédiger ce certificat.
Étape 2 : déclaration à la CPAM
La victime dispose d’un délai de deux ans à compter de la première constatation médicale pour adresser sa déclaration de maladie professionnelle à la CPAM. Le formulaire Cerfa n° 60-3950 doit être accompagné du certificat médical initial et de tout document attestant l’exposition professionnelle.
Étape 3 : instruction par la CPAM
La CPAM dispose de 120 jours pour statuer. Elle peut diligenter une enquête administrative et solliciter l’avis d’un médecin-conseil. Si les conditions du tableau 89 sont réunies, la maladie est reconnue automatiquement.
Marie, infirmière anesthésiste pendant 18 ans dans un centre hospitalier, développe une hépatite cytolytique sévère. Son médecin constate des transaminases très élevées et écarte les causes virales. L’exposition prolongée à l’halothane en salle d’opération est documentée. La déclaration est déposée dans les délais du tableau 89. La CPAM reconnaît la maladie professionnelle et Marie bénéficie de la prise en charge intégrale de ses soins ainsi que d’indemnités journalières majorées.
Indemnisation d’une affection provoquée par l’halothane
Une fois la maladie professionnelle reconnue, la victime bénéficie d’une indemnisation au titre du régime des accidents du travail et maladies professionnelles. Cette indemnisation couvre plusieurs volets.
Prestations en nature et indemnités journalières
La prise en charge des soins est intégrale, sans avance de frais. Pendant l’arrêt de travail, la victime perçoit des indemnités journalières majorées correspondant à 60 % du salaire journalier les 28 premiers jours, puis 80 % à partir du 29e jour. Le mécanisme d’indemnisation d’un accident de travail suit des principes similaires.
Rente ou capital après consolidation
Après consolidation, si des séquelles persistent, un taux d’incapacité permanente partielle (IPP) est fixé par le médecin-conseil. Selon le taux retenu, la victime perçoit un capital (taux inférieur à 10 %) ou une rente viagère (taux supérieur ou égal à 10 %). Il est possible de consulter un médecin expert conseil pour vérifier que le taux proposé reflète la réalité des séquelles.
Si l’employeur n’a pas mis en place de système d’évacuation des gaz anesthésiques ou n’a pas respecté les normes de ventilation des blocs opératoires, une faute inexcusable peut être invoquée. Cette procédure permet d’obtenir une majoration de la rente et la réparation intégrale des préjudices selon la nomenclature Dintilhac, incluant les souffrances endurées, le préjudice esthétique et le déficit fonctionnel permanent.
Simuler son indemnisation
Pour obtenir une première estimation, il est possible d’utiliser un outil de calcul d’indemnisation pour maladie professionnelle. Ce simulateur permet de se projeter, même si seule une évaluation personnalisée par un avocat garantit un chiffrage fiable.
L’Association d’Aide aux Victimes de France met en relation les victimes de maladies professionnelles avec des avocats spécialisés en droit du dommage corporel. Que la maladie vienne d’être diagnostiquée ou qu’une décision de refus doive être contestée, un accompagnement juridique adapté peut faire la différence dans le montant de l’indemnisation obtenue.
Contester un refus de reconnaissance au titre du tableau 89
Il arrive que la CPAM refuse de reconnaître le caractère professionnel de l’hépatite liée à l’halothane. Ce refus peut intervenir si le délai de prise en charge est dépassé, si l’exposition n’est pas suffisamment documentée ou si le médecin-conseil estime que la pathologie a une autre origine.
Dans ce cas, plusieurs voies de recours existent :
- Commission de recours amiable (CRA) : recours obligatoire avant toute action en justice, à exercer dans un délai de deux mois après la notification du refus
- Pôle social du tribunal judiciaire : en cas de rejet par la CRA, la victime peut saisir le tribunal compétent
- Saisine du CRRMP : si les conditions du tableau ne sont pas strictement remplies, ce comité peut tout de même reconnaître le lien direct entre la maladie et le travail habituel
Un refus de la CPAM n’est pas définitif. Toutefois, les délais de contestation sont stricts. Un avocat spécialisé peut analyser la décision et identifier les arguments juridiques et médicaux à opposer. La permanence de l’association peut orienter la victime vers le bon interlocuteur.
Références légales du tableau 89
- Tableau n° 89 du régime général – Consulter l’article sur Légifrance
- Créé par Décret 89-667 du 13 septembre 1989, art. 10 (JORF du 17 septembre 1989)
– L’halothane est un anesthésique volatil pouvant provoquer une hépatite chez les professionnels exposés de façon chronique.
– Le tableau 89 du régime général permet la reconnaissance automatique en maladie professionnelle si les conditions sont remplies (maladie, délai, exposition).
– L’indemnisation comprend la prise en charge des soins, des indemnités journalières majorées et, en cas de séquelles, une rente ou un capital.
– En cas de faute de l’employeur (défaut de ventilation), une procédure en faute inexcusable peut ouvrir droit à une indemnisation complémentaire.
– Un refus de la CPAM peut être contesté devant la CRA puis le tribunal judiciaire.
Questions fréquentes
Quels professionnels sont concernés par le tableau 89 des maladies professionnelles ?
Le tableau 89 concerne principalement les professionnels de santé exerçant en salles d’opération et d’accouchement : anesthésistes, infirmiers de bloc opératoire, chirurgiens, sages-femmes. Toute personne démontrant une exposition professionnelle à l’halothane peut être concernée.
L'halothane est-il encore utilisé en France aujourd'hui ?
L’halothane a été largement remplacé par des anesthésiques plus récents et mieux tolérés. Cependant, des professionnels ayant été exposés par le passé peuvent toujours déclarer une maladie professionnelle, à condition de respecter les délais réglementaires.
Comment prouver son exposition à l'halothane pour faire reconnaître la maladie professionnelle ?
L’exposition peut être documentée par les fiches de poste, les attestations d’employeurs, les registres de bloc opératoire, les bulletins de salaire mentionnant le service d’affectation et les témoignages de collègues. Un avocat spécialisé peut aider à constituer ce dossier de preuves.
Quel est le montant de l'indemnisation pour une maladie professionnelle liée à l'halothane ?
Le montant dépend du taux d’incapacité permanente fixé après consolidation, du salaire de référence et de l’éventuelle reconnaissance d’une faute inexcusable de l’employeur. Une rente viagère peut être versée si le taux d’IPP atteint ou dépasse 10 %. Un simulateur permet d’obtenir une première estimation.
Peut-on contester un refus de reconnaissance de maladie professionnelle au titre du tableau 89 ?
Oui. La victime dispose de deux mois pour saisir la Commission de recours amiable (CRA). En cas de nouveau refus, un recours devant le pôle social du tribunal judiciaire est possible. Le CRRMP peut également être saisi si les conditions du tableau ne sont pas strictement remplies.
Témoignages
— Nathalie R., ancienne IADE, RhôneJ’ai travaillé 22 ans en bloc opératoire, exposée à l’halothane pratiquement chaque jour dans les années 80-90. En 2018 on m’a diagnostiqué une hépatite chronique, mon hepatologue a fait le lien avec l’halothane. J’ai déclaré la maladie pro mais la CPAM a refusé, sois disant hors délai. Grace à l’avocat que m’a orienté avf.fr j’ai saisi le CRRMP et la maladie a finalement été reconnue. J’ai obtenu un taux d’IPP de 15% et une rente. Ça change tout financièrement.
— Philippe D., chirurgien retraité, GirondePendant mes 30 ans de carrière en chirurgie j’étais exposé tout les jours aux gaz anesthésique. Quand on m’a parlé du tableau 89 je savais même pas que ça existait. Mon foie était abîmé depuis longtemps, je mettais ça sur le compte de l’âge. L’avocat a monté le dossier avec les anciens registres du bloc et j’ai eu la reconnaissance. C’est pas des sommes folles mais au moin c’est reconnu comme lié au travail.
— Sophie M., infirmière, Loire-AtlantiqueJ’ai eu une hépatite sévère en 2015 alors que je travaillais en salle d’accouchement depuis 12 ans. Mon medecin du travail m’a dit que ça pouvait venir de l’halothane qu’on utilisait encore dans notre maternité. La declaration a été acceptée du premier coup parce que tout rentrait dans les cases du tableau 89. Indemnités journalières à 80% pendant 4 mois d’arrêt plus la prise en charge total des soins. Faut pas hésiter à se renseigner.



