L’exposition prolongée à des bruits lésionnels en milieu agricole peut provoquer des atteintes auditives irréversibles. Lorsque ces troubles de l’audition sont liés à l’activité professionnelle, la victime peut faire reconnaître sa pathologie comme maladie professionnelle au titre du tableau 46 du régime agricole. Cette reconnaissance ouvre droit à une indemnisation spécifique. Encore faut-il connaître les conditions à remplir, les démarches à engager et les recours possibles en cas de refus.
Qu’est-ce qu’une atteinte auditive provoquée par les bruits lésionnels ?
Un bruit lésionnel est un bruit d’une intensité suffisante pour endommager l’appareil auditif de façon progressive ou brutale. Dans le secteur agricole, de nombreuses activités exposent les travailleurs à des niveaux sonores dangereux : tronçonnage, broyage, utilisation d’engins motorisés, emploi d’explosifs.

Les atteintes auditives qui en résultent se manifestent principalement par une surdité de perception (ou hypoacousie neurosensorielle). Ce déficit auditif est bilatéral, symétrique et irréversible. Il touche d’abord les fréquences aiguës avant de s’étendre aux fréquences conversationnelles.
Le tableau 46 du régime agricole encadre précisément la reconnaissance de ces pathologies. Il définit les maladies concernées, le délai de prise en charge et les travaux susceptibles de provoquer ces affections.
Cette maladie est également reconnue au titre du régime général. Un tableau spécifique dédié (tableau 42) existe pour les salariés relevant de la Sécurité sociale classique. Le régime agricole (MSA) dispose de son propre tableau, adapté aux conditions de travail du secteur.
Contenu du tableau 46 : affections professionnelles provoquées par les bruits
Le tableau 46 du régime agricole répertorie les affections auditives reconnues comme maladies professionnelles. Il fixe les critères médicaux, le délai de prise en charge et la durée minimale d’exposition au risque.
| Désignation des maladies | Délai de prise en charge |
|---|---|
| Déficit audiométrique bilatéral par lésion cochléaire irréversible. En effet, ce déficit est évalué par une audiométrie effectuée de dix jours à un an après cessation de l’exposition aux bruits lésionnels, en cabine insonorisée avec un audiomètre calibré. De plus, cette audiométrie doit être tonale et vocale et faire apparaître au minimum sur la meilleure oreille un déficit moyen de 35 décibels, calculé en divisant par 10 la somme des déficits mesurés sur les fréquences 500, 1 000, 2 000 et 4 000 hertz, pondérés respectivement par les coefficients 2, 4, 3 et 1. Enfin, aucune évolution de ce déficit ne peut être prise en compte après l’expiration du délai de prise en charge, sauf en cas de nouvelle exposition au risque. |
Un an après la cessation de l’exposition au risque acoustique, sous réserve d’une durée d’exposition d’un an. |
Maladies désignées et conditions de reconnaissance
La pathologie principale visée est le déficit audiométrique bilatéral par lésion cochléaire irréversible. Pour être reconnu, ce déficit doit répondre à des critères audiométriques précis, mesurés par audiogramme tonal et vocal.
Les conditions cumulatives sont les suivantes :
- Un déficit audiométrique bilatéral, mesuré en conduction aérienne et osseuse
- Un délai de prise en charge fixé à 1 an après la cessation de l’exposition au risque
- Une durée minimale d’exposition d’1 an, sauf en cas de traumatisme sonore aigu
Le tableau 46 a été créé par le décret n°2005-368 du 19 avril 2005. Il fixe les conditions de reconnaissance des atteintes auditives provoquées par les bruits lésionnels pour les salariés et exploitants agricoles relevant de la MSA.
Liste des travaux exposant aux bruits lésionnels
Le tableau 46 dresse une liste indicative des principaux travaux susceptibles de provoquer ces atteintes auditives. Cette liste n’est pas limitative, ce qui signifie que d’autres activités bruyantes peuvent être prises en compte.
Les travaux répertoriés comprennent notamment :
- Travaux sur métaux par percussion, abrasion ou projection : fraisage, martelage, burinage, rivetage, laminage, étirage, tréfilage, découpage, sciage, cisaillage, tronçonnage, ébarbage, meulage, polissage, gougeage par procédé arc-air, métallisation
- Utilisation de marteaux et perforateurs pneumatiques
- Manutention mécanisée de récipients métalliques
- Travaux d’embouteillage
- Mise au point, essais et utilisation de propulseurs, réacteurs, moteurs thermiques ou électriques, groupes électrogènes, groupes hydrauliques, installations de compression ou de détente
- Outils mus par les propulseurs ou moteurs mentionnés ci-dessus, et matériel tracté
- Emploi d’explosifs
- Utilisation de pistolets de scellement
- Broyage, concassage, criblage, sciage et usinage de pierres et de produits minéraux
- Broyage, concassage, criblage, compactage, transport pneumatique, conditionnement et séchage par ventilation de matières organiques
- Abattage et tronçonnage des arbres, débroussaillage
- Emploi de machines à bois
- Utilisation de bouteurs, décapeurs, chargeuses, moutons, pelles mécaniques
- Broyage, injection et usinage des matières plastiques et du caoutchouc
- Travail sur les rotatives pour des activités graphiques
- Emploi de matériel vibrant pour l’élaboration de produits en béton
Un ouvrier forestier utilise une tronçonneuse quotidiennement pendant 12 ans. Il constate une baisse progressive de l’audition. Son audiogramme révèle un déficit bilatéral de 40 dB sur les fréquences 500, 1000, 2000 et 4000 Hz. Son médecin traitant établit un certificat médical initial. L’ouvrier déclare la maladie professionnelle auprès de la MSA en joignant son audiogramme. La MSA reconnaît la maladie au titre du tableau 46 et fixe un taux d’incapacité permanente partielle (IPP) de 15 %.
Comment faire reconnaître une atteinte auditive comme maladie professionnelle ?
La reconnaissance d’une atteinte auditive au titre du tableau 46 suit une procédure précise. La victime doit réunir plusieurs éléments et respecter des délais stricts.
Étapes de la déclaration
La démarche se déroule en plusieurs temps :
- Consulter un médecin qui réalise un audiogramme complet et établit un certificat médical initial (CMI)
- Déclarer la maladie professionnelle auprès de la MSA en remplissant le formulaire de déclaration de maladie professionnelle
- Transmettre les pièces justificatives : CMI, audiogramme, historique professionnel
- Attendre l’instruction par la MSA, qui dispose de 120 jours pour statuer
La déclaration doit être effectuée dans un délai de 2 ans à compter de la date du certificat médical initial ou de la cessation d’activité. Passé ce délai, la demande peut être rejetée. En cas d’atteinte auditive constatée tardivement, il est essentiel de consulter rapidement un médecin pour formaliser le diagnostic.
L’importance de l’expertise médicale
L’audiogramme joue un rôle central dans la reconnaissance. Il doit être réalisé dans des conditions précises :
- En cabine insonorisée
- Après une période de repos auditif d’au moins 3 jours (pas d’exposition au bruit)
- Par un médecin ORL ou un audioprothésiste qualifié
Pour s’assurer que l’expertise reflète fidèlement l’étendue des dommages, il est recommandé de se faire assister par un médecin expert de recours. Ce médecin indépendant vérifie que le taux d’IPP proposé correspond réellement aux séquelles subies.
– Maladie : déficit audiométrique bilatéral irréversible par lésion cochléaire
– Délai de prise en charge : 1 an après cessation de l’exposition
– Durée minimale d’exposition : 1 an (sauf traumatisme sonore aigu)
– Liste des travaux : indicative et non limitative
– Régime : agricole (MSA)
Que faire en cas de refus ou de taux d’incapacité insuffisant ?
Il arrive que la MSA refuse la reconnaissance ou attribue un taux d’IPP sous-évalué. La victime dispose alors de plusieurs voies de recours.
Contester un refus de reconnaissance
En cas de refus, la victime peut saisir la commission de recours amiable (CRA) de la MSA dans un délai de deux mois. Si le refus est maintenu, un recours devant le pôle social du tribunal judiciaire est possible.
Lorsque la maladie ne remplit pas toutes les conditions du tableau 46 (par exemple, un déficit unilatéral ou une durée d’exposition insuffisante), la victime peut solliciter le comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP). Ce comité évalue le lien direct entre la pathologie et l’activité professionnelle.
Contester un taux d’incapacité insuffisant
Si le taux d’IPP attribué paraît trop faible, la victime peut demander une révision pour aggravation ou contester directement la décision devant le tribunal. L’accompagnement par un avocat spécialisé en droit du dommage corporel est vivement recommandé pour maximiser les chances de succès.
Selon les données de la CNAM, la surdité professionnelle représente environ 1 500 à 2 000 reconnaissances par an tous régimes confondus. Le taux d’IPP moyen accordé se situe entre 10 % et 25 %, avec une rente proportionnelle au salaire de référence.
La contestation d’un refus de maladie professionnelle ou d’un taux d’incapacité nécessite souvent l’intervention d’un avocat spécialisé. L’association AVF peut orienter la victime vers un professionnel compétent en droit de la sécurité sociale agricole.
Prévention et droits complémentaires de la victime
Au-delà de la reconnaissance en maladie professionnelle, la victime d’atteinte auditive dispose de droits complémentaires.
En cas de séquelles importantes entraînant un handicap reconnu, il est possible de déposer une demande auprès de la MDPH pour obtenir la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH) ou l’allocation adulte handicapé (AAH). En cas de refus ou de taux insuffisant, un recours MDPH peut être engagé.
Si l’employeur a manqué à son obligation de sécurité (absence de protections auditives, dépassement des seuils d’exposition réglementaires), la victime peut également rechercher la faute inexcusable de l’employeur. Cette procédure permet d’obtenir une indemnisation complémentaire couvrant l’ensemble des préjudices subis : souffrances endurées, préjudice d’agrément, déficit fonctionnel.
Enfin, lorsqu’une indemnisation significative est obtenue, la question du placement du capital indemnitaire se pose pour sécuriser l’avenir financier de la victime.
Questions fréquentes
Quelles sont les maladies reconnues par le tableau 46 du régime agricole ?
Le tableau 46 reconnaît le déficit audiométrique bilatéral irréversible par lésion cochléaire, provoqué par l’exposition aux bruits lésionnels dans le cadre de l’activité agricole. Le diagnostic repose sur un audiogramme réalisé dans des conditions normalisées.
Quel est le délai pour déclarer une surdité professionnelle au titre du tableau 46 ?
La victime dispose d’un délai de 2 ans à compter de la date du certificat médical initial pour déclarer sa maladie professionnelle auprès de la MSA. Le délai de prise en charge prévu par le tableau est d’1 an après la fin de l’exposition au bruit.
Peut-on contester un refus de reconnaissance de maladie professionnelle ?
Oui. La victime peut d’abord saisir la commission de recours amiable de la MSA, puis le pôle social du tribunal judiciaire. Si la maladie ne remplit pas toutes les conditions du tableau, le dossier peut être soumis au CRRMP qui évalue le lien causal.
La surdité professionnelle donne-t-elle droit à une rente ?
Oui, si un taux d’incapacité permanente partielle (IPP) est attribué. À partir d’un taux de 10 %, la victime perçoit une rente calculée sur la base de son salaire annuel de référence. En dessous de 10 %, une indemnité en capital est versée.
Un salarié agricole peut-il invoquer la faute inexcusable de l'employeur ?
Oui, si l’employeur avait conscience du danger lié au bruit et n’a pas pris les mesures nécessaires pour protéger le salarié (protections auditives, aménagement du poste). La faute inexcusable permet d’obtenir une majoration de la rente et l’indemnisation de préjudices complémentaires.
Témoignages
— Laurent M., ancien bûcheron dans le CalvadosJ’ai travaillé 18 ans comme bûcheron, tronçonneuse tous les jours. Au bout d’un moment j’entendais plus rien dans les aigus, ma femme me disais que je mettais la télé trop fort. J’ai fait la declaration à la MSA, ils m’ont reconnu en maladie pro tableau 46. Taux IPP 18%. C’est pas énorme mais au moins c’est reconnu et j’ai ma rente.
— Nathalie D., épouse d'un ouvrier viticoleMon mari a eu un refus de la MSA parce que son audiogramme avait pas été fait dans les bonnes conditions. On a contacté avf.fr et ils nous ont orienté vers un avocat. Il a refait les examens chez un ORL spécialisé et le recours a abouti. Taux de 12%, ça a pris 8 mois mais ça valait le coup.
— Jean-Pierre R., conducteur d'engins agricoles à la retraite35 ans sur des tracteurs et des moissonneuses, sans protection auditive au début de carrière. Aujourd’hui je porte des appareils auditifs. La reconnaissance en maladie pro m’a permis d’avoir une prise en charge complète de mes prothèses. Faut pas laisser trainer, déclarez dès que vous avez les premiers symptômes.



