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90 km/h : plus de vitesse, plus de victimes ?

Une mesure devenue un compromis politique

Le 1er juillet 2018, la France abaissait la vitesse maximale autorisée sur les routes secondaires bidirectionnelles sans séparateur central de 90 à 80 km/h. Une décision portée par le Premier ministre Édouard Philippe au nom d’un objectif limpide : sauver des vies. Mais à peine dix-huit mois plus tard, sous la pression du mouvement des Gilets jaunes et de nombreux élus locaux, le gouvernement faisait machine arrière. La loi du 24 décembre 2019 d’orientation des mobilités ouvrait aux présidents de conseils départementaux la possibilité de relever à nouveau la limite à 90 km/h sur les routes dont ils ont la charge.

Aujourd’hui, plus de quarante départements ont fait ce choix. Une mosaïque s’est installée sur le territoire national, où l’automobiliste doit composer avec des limitations qui changent en franchissant une frontière administrative, parfois sans signalisation suffisante. Cette situation interroge : peut-on encore évaluer une politique de sécurité routière dans un cadre aussi fragmenté ? Comment expliquer à un usager qu’à dix kilomètres de chez lui, sur une route en tous points comparable, la règle ne sera plus la même ?

Le débat dépasse largement la simple question des kilomètres-heure. Il pose en réalité une question politique fondamentale : qui décide de ce qui est acceptable, en termes de risque, sur la route ? L’État, garant de la cohérence nationale, ou les collectivités, plus proches du terrain mais aussi plus sensibles aux pressions locales ?

Que disent vraiment les chiffres ?

Les bilans contradictoires nourrissent une controverse persistante. Le rapport remis en juillet 2020 par le Conseil national de la sécurité routière (CNSR) estimait que la mesure des 80 km/h avait permis d’épargner plusieurs centaines de vies en vingt mois. L’Observatoire national interministériel de la sécurité routière, le Cerema et l’IFSTTAR convergeaient initialement sur l’efficacité du dispositif. À l’inverse, certains élus locaux ayant opté pour le retour à 90 km/h soutiennent qu’aucune hausse significative de la mortalité n’a été observée sur leur réseau.

Mais ces affirmations souffrent de fragilités méthodologiques. La période de comparaison reste courte, les facteurs externes nombreux (confinements liés au Covid-19, évolution du parc automobile, météorologie), et les bases statistiques départementales peu robustes pour des événements rares comme les accidents mortels. Dans ce flou statistique, une certitude demeure : la cinétique d’un choc à 90 km/h est nettement plus violente qu’à 80 km/h. Les lois de la physique ne se votent pas en conseil départemental.

Ce sont d’abord les routes secondaires qui inquiètent. Selon l’ONISR, elles concentrent une majorité écrasante de la mortalité routière en France métropolitaine, alors qu’elles ne représentent qu’une part minoritaire du trafic. Sorties de route, collisions frontales, chocs avec obstacles fixes : ces accidents sont souvent fatals à des vitesses élevées. Réduire la vitesse, c’est augmenter le temps de réaction, raccourcir la distance d’arrêt et atténuer la violence des impacts. Trois leviers que personne, parmi les experts, ne conteste sérieusement.

La parole des soignants et des chercheurs

Les médecins urgentistes le rappellent depuis longtemps : entre un choc à 80 et un choc à 90 km/h, la différence de survie peut être considérable, particulièrement pour les usagers les plus vulnérables — piétons, cyclistes, motards, enfants à bord. Les chercheurs en biomécanique parlent de seuils au-delà desquels le corps humain ne supporte plus l’impact, quel que soit l’équipement de sécurité du véhicule. Un airbag, une ceinture, un habitacle renforcé n’opèrent leur magie que dans une plage d’énergie limitée. Au-delà, ils ne suffisent plus.

Cette réalité physiologique est trop souvent absente du débat public, dominé par des considérations de confort de circulation et d’aménagement du territoire. Pourtant, elle devrait constituer le socle de toute discussion. Aucune politique de sécurité routière ne peut faire l’économie d’une question simple : à quelle vitesse un être humain peut-il encore survivre à un choc ?

Le coût humain derrière les statistiques

Au-delà des chiffres, il y a les visages. Ceux des familles que notre association accompagne au quotidien. Des parents qui ne comprennent pas pourquoi leur enfant est mort sur une route où, quelques mois plus tôt, la limitation était plus basse. Des conjoints qui s’interrogent : un kilomètre-heure aurait-il suffi ? Une seconde de plus pour freiner aurait-elle changé le destin ? Ces questions sont insoutenables, et pourtant elles s’imposent.

Quand un département décide de relever sa limitation, il ne réveille pas seulement un débat technique : il ravive une douleur. Les associations de victimes l’ont rappelé avec force lors des consultations préfectorales : derrière chaque kilomètre-heure se cachent des trajectoires brisées, des deuils impossibles, des vies entières amputées. Le coût social de l’insécurité routière, estimé à plusieurs dizaines de milliards d’euros par an en France, ne dit rien de la souffrance individuelle qui se cache derrière chaque ligne de bilan.

Une minute contre une vie : le faux dilemme

L’argument économique avancé par certains élus mérite également d’être examiné. Le gain de temps de quelques minutes sur un trajet quotidien justifie-t-il le risque accru ? Les calculs réalisés par la Sécurité routière montrent que sur une route limitée à 80 km/h, l’allongement moyen du temps de parcours est inférieur à une minute pour dix kilomètres parcourus. Une minute contre une vie : la balance paraît déséquilibrée.

Le vrai sujet n’est d’ailleurs pas seulement la vitesse maximale autorisée, mais la vitesse réellement pratiquée. Sans contrôles, sans pédagogie, sans aménagements adaptés, aucune mesure ne produit ses effets. La décennie 2010-2020 a montré que les progrès de la sécurité routière reposaient sur un triptyque : infrastructures sécurisées, contrôle-sanction et éducation des usagers. Affaiblir un seul de ces piliers fragilise l’ensemble.

L’Europe nous renvoie aussi à nos contradictions. Plusieurs pays voisins ont fait le choix d’une limitation basse sur leurs réseaux secondaires et affichent des bilans en amélioration. La France, longtemps citée en exemple, voit aujourd’hui sa courbe de mortalité stagner après deux décennies de baisse continue. Le hasard n’a sans doute rien à y voir.

Restaurer un message clair

Ce que disent les victimes, c’est que la mesure de 80 km/h n’était pas parfaite, mais qu’elle envoyait un signal lisible : la vie humaine prime sur le confort de circulation. Le retour à 90 km/h, dans un cadre départemental éclaté, brouille ce message et fragilise une politique publique qui exigeait constance et lisibilité. Comment éduquer les jeunes conducteurs au respect de la vitesse quand celle-ci varie selon les humeurs politiques d’un conseil départemental ?

La question posée en titre — plus de vitesse, plus de victimes ? — n’est pas rhétorique. Elle attend des réponses claires et des chiffres consolidés, sur le temps long. En attendant, le doute lui-même devrait nous inciter à la prudence. Quand il s’agit de vies humaines, l’incertitude commande la précaution. Aucun argument économique, aucune considération électorale ne saurait s’y substituer.

L’avis de l’association

L’Association considère que le retour à 90 km/h sur les routes départementales constitue un recul historique en matière de sécurité routière. Au-delà du débat technique sur quelques pourcentages de mortalité, ce qui se joue est le message envoyé à nos concitoyens : la vitesse est-elle un droit ou une responsabilité ? Nous demandons aux pouvoirs publics un moratoire immédiat sur les nouvelles décisions de relèvement, la publication transparente des bilans départementaux à cinq ans, et le renforcement des contrôles sur les axes accidentogènes. Aucune minute gagnée ne vaut un appel téléphonique annonçant qu’un proche ne reviendra jamais.