L’intoxication professionnelle par le tétrachlorure de carbone est reconnue comme maladie professionnelle au titre du tableau n° 11 du régime général de la Sécurité sociale. Ce solvant chloré, autrefois largement utilisé dans l’industrie, provoque des atteintes graves du foie, des reins et du système nerveux. Pour toute personne exposée dans le cadre de son activité professionnelle, il est essentiel de connaître les conditions de reconnaissance, les délais de prise en charge et les voies de recours permettant d’obtenir une juste indemnisation.
Qu’est-ce que le tétrachlorure de carbone ?
Le tétrachlorure de carbone (CCl4) est un liquide incolore, très volatil, dont les vapeurs sont particulièrement nocives pour l’organisme humain. Également connu sous le nom de tétrachlorométhane, il dégage une odeur caractéristique légèrement sucrée.

Ce composé chimique a été largement employé comme solvant industriel tout au long du XXe siècle. Il servait notamment à :
- L’extraction des matières grasses dans l’industrie agroalimentaire
- Le nettoyage et le dégraissage de pièces mécaniques en usine
- Le détachage des vêtements en teinturerie
- Le remplissage d’extincteurs d’incendie
Depuis les années 1990, son utilisation a été fortement restreinte en raison de sa toxicité avérée et de son impact destructeur sur la couche d’ozone. Toutefois, des travailleurs ayant été exposés par le passé peuvent encore développer des pathologies liées à cette substance.
L’intoxication par le tétrachlorure de carbone peut se manifester des années après l’exposition. Même si le salarié a cessé toute activité impliquant cette substance, une déclaration de maladie professionnelle reste possible dans les délais prévus par le tableau 11.
Pathologies reconnues par le tableau 11
Le tableau 11 des maladies professionnelles du régime général couvre les affections provoquées par l’inhalation, l’ingestion ou le contact cutané avec le tétrachlorure de carbone. Les pathologies reconnues se répartissent en deux catégories principales.
Atteintes hépatiques et rénales
Le tétrachlorure de carbone est un hépatotoxique puissant. Il peut provoquer :
- Une hépatite toxique aiguë avec ictère (jaunisse)
- Une néphrite aiguë (inflammation des reins)
- Une insuffisance rénale pouvant nécessiter une dialyse
Atteintes neurologiques et digestives
L’exposition chronique ou aiguë peut également entraîner :
- Des troubles digestifs : nausées, vomissements, douleurs abdominales
- Des troubles neurologiques : céphalées, vertiges, confusion mentale
- Un syndrome narcotique en cas d’exposition massive
L’intoxication par le tétrachloréthane, un autre solvant chloré, fait l’objet du tableau n° 3. Les symptômes sont proches, mais les conditions de reconnaissance diffèrent. Il est important de bien identifier la substance en cause pour déclarer la bonne maladie professionnelle.
Conditions de reconnaissance au titre du tableau 11
Pour qu’une maladie professionnelle soit reconnue au titre du tableau 11, trois conditions cumulatives doivent être réunies : la pathologie doit figurer dans la liste du tableau, le délai de prise en charge doit être respecté, et le travailleur doit avoir exercé l’un des travaux mentionnés dans la liste indicative.
| DÉSIGNATION DES MALADIES | DÉLAI DE PRISE EN CHARGE |
|---|---|
| Néphrite aiguë ou subaiguë avec albuminurie, cylindrurie et azotémie progressive. | 30 jours |
| Hépatonéphrite initialement apyrétique, ictérigène ou non | 30 jours |
| Ictère par hépatite, initialement apyrétique | 30 jours |
| Dermite irritative | 30 jours |
| Accidents nerveux aigus en dehors des cas considérés comme accidents du travail | 30 jours |
INTOXICATION PROFESSIONNELLE PAR LE TÉTRACHLORURE DE CARBONE
Liste indicative des travaux susceptibles de provoquer ces maladies :
Préparation, emploi, manipulation du tétrachlorure de carbone ou des produits en renfermant, notamment :
- Emploi du tétrachlorure de carbone comme dissolvant, en particulier pour l’extraction des matières grasses et pour la teinture-dégraissage
- Remplissage et utilisation des extincteurs au tétrachlorure de carbone
Toute maladie désignée dans un tableau de maladies professionnelles et contractée dans les conditions mentionnées à ce tableau est présumée d’origine professionnelle. La victime n’a pas à prouver le lien de causalité entre son travail et sa pathologie : c’est la présomption d’imputabilité.
Les délais de prise en charge
Le délai de prise en charge correspond à la durée maximale entre la fin de l’exposition au risque et la première constatation médicale de la maladie. Pour le tableau 11, ce délai varie selon la pathologie concernée : il est généralement de 7 jours pour les formes aiguës et peut aller jusqu’à 30 jours pour certaines atteintes.
Si la maladie est constatée au-delà du délai prévu par le tableau 11, la reconnaissance n’est pas automatiquement exclue. Il est possible de saisir le Comité Régional de Reconnaissance des Maladies Professionnelles (CRRMP), qui évaluera le lien direct entre la pathologie et l’exposition professionnelle.
Démarches pour déclarer une maladie professionnelle liée au tétrachlorure de carbone
La déclaration de maladie professionnelle incombe au salarié ou à ses ayants droit. Elle doit être effectuée auprès de la CPAM (Caisse Primaire d’Assurance Maladie) dans un délai de deux ans à compter de la date du certificat médical initial établissant le lien possible avec l’activité professionnelle.
Les étapes de la déclaration sont les suivantes :
- Consultation médicale : obtenir un certificat médical initial décrivant la pathologie
- Formulaire Cerfa : remplir la déclaration de maladie professionnelle (formulaire S6100)
- Envoi à la CPAM : transmettre le dossier complet avec les pièces justificatives
- Instruction : la caisse dispose de 120 jours pour statuer
Un ancien employé d’une teinturerie industrielle, exposé au tétrachlorure de carbone pendant 15 ans comme agent de dégraissage, développe une hépatite toxique deux ans après sa retraite. Le médecin traitant constate la pathologie et établit un certificat médical initial. La déclaration est effectuée auprès de la CPAM. Le délai de prise en charge étant dépassé, le dossier est transmis au CRRMP qui reconnaît l’origine professionnelle de la maladie. Le salarié perçoit une rente d’incapacité permanente.
Recours en cas de faute inexcusable de l’employeur
Lorsqu’un employeur avait ou aurait dû avoir conscience du danger lié au tétrachlorure de carbone et n’a pas pris les mesures nécessaires pour protéger ses salariés, il est possible d’engager une procédure en reconnaissance de la faute inexcusable.
Cette démarche permet d’obtenir une majoration de la rente d’incapacité permanente, ainsi que l’indemnisation de préjudices complémentaires :
- Les souffrances physiques et morales
- Le préjudice d’agrément (perte de loisirs et activités)
- La perte de gains professionnels passée et future
- Le préjudice esthétique
La victime doit démontrer que l’employeur avait connaissance du risque lié au tétrachlorure de carbone (fiches de données de sécurité, réglementation existante) et qu’il n’a pas mis en place les mesures de protection adaptées (ventilation, équipements de protection individuelle, suivi médical renforcé).
La procédure en faute inexcusable nécessite généralement l’accompagnement d’un avocat spécialisé en droit du dommage corporel. Celui-ci pourra évaluer les chances de succès, constituer le dossier et représenter la victime devant le pôle social du tribunal judiciaire.
L’association AVF peut mettre en relation toute personne atteinte d’une maladie professionnelle liée au tétrachlorure de carbone avec un avocat spécialisé en faute inexcusable de l’employeur. L’évaluation du dossier permet de déterminer les voies de recours les plus adaptées.
Contestation d’un refus de reconnaissance
En cas de rejet de la demande de reconnaissance de maladie professionnelle par la CPAM, plusieurs voies de recours existent.
La victime peut d’abord former un recours amiable devant la Commission de Recours Amiable (CRA) dans un délai de deux mois suivant la notification de refus. Si ce recours est rejeté, il est possible de saisir le pôle social du tribunal judiciaire.
Pour les contestations d’ordre médical (taux d’incapacité, lien de causalité), la victime peut demander une expertise médicale auprès du tribunal. L’assistance d’un médecin expert indépendant est vivement recommandée pour contester les conclusions du médecin-conseil de la CPAM.
Si l’intoxication par le tétrachlorure de carbone entraîne un handicap, la victime peut également solliciter la MDPH pour bénéficier de droits complémentaires. Il est important de respecter les délais de recours MDPH en cas de décision défavorable.
Références légales du tableau 11
- Tableau n° 11 – Consulter l’article sur Légifrance
- Modifié par Décret n° 2003-110 du 11 février 2003 – art. 2 JORF 13 février 2003
Questions fréquentes
Quelles maladies sont couvertes par le tableau 11 des maladies professionnelles ?
Le tableau 11 couvre les affections provoquées par l’intoxication au tétrachlorure de carbone : hépatite toxique, néphrite aiguë, insuffisance rénale, troubles neurologiques (vertiges, céphalées, syndrome narcotique) et troubles digestifs liés à l’exposition professionnelle.
Quel est le délai pour déclarer une maladie professionnelle liée au tétrachlorure de carbone ?
La déclaration doit être effectuée auprès de la CPAM dans un délai de deux ans à compter de la date du certificat médical initial. Le délai de prise en charge entre la fin de l’exposition et la constatation médicale varie selon la pathologie (7 à 30 jours en général).
Peut-on obtenir une indemnisation si le délai de prise en charge du tableau 11 est dépassé ?
Oui. Lorsque le délai de prise en charge est dépassé, le dossier peut être soumis au Comité Régional de Reconnaissance des Maladies Professionnelles (CRRMP). Ce comité évalue le lien direct entre l’exposition professionnelle et la pathologie pour statuer sur la reconnaissance.
Qu'est-ce que la faute inexcusable de l'employeur dans le cadre d'une intoxication au tétrachlorure de carbone ?
La faute inexcusable est caractérisée lorsque l’employeur avait ou aurait dû avoir conscience du danger lié au tétrachlorure de carbone et n’a pas pris les mesures de protection nécessaires. Elle permet d’obtenir une majoration de la rente et l’indemnisation de préjudices complémentaires (souffrances, préjudice d’agrément, perte de gains).
Le tétrachlorure de carbone est-il encore utilisé aujourd'hui ?
Son utilisation industrielle est fortement restreinte depuis les années 1990 en raison de sa toxicité et de son impact sur la couche d’ozone. Cependant, des travailleurs exposés par le passé peuvent encore développer des pathologies et bénéficier d’une reconnaissance en maladie professionnelle.
Témoignages
— Michel R., ancien agent de maintenance, 67 ansJ’ai travaillé 20 ans dans une usine ou on utilisait le tétrachlorure de carbone pour nettoyer les machines. Personne nous a jamais dit que c’était dangereux, même pas de masques. En 2019 on m’a diagnostiqué une hépatite toxique. J’ai contacté avf.fr et ils m’ont orienté vers un avocat qui a lancé la procédure en faute inexcusable. L’employeur savait depuis les années 80 que c’était toxique. Résultat : majoration de ma rente + 28 000€ de dommages et intérêts. Sans eux j’aurais jamais su que j’avais des droits.
— Françoise D., veuve d'un ouvrier en teinturerieMon mari a été exposé au tétrachlorure de carbone pendant presque 25 ans en teinturerie. Il est décédé d’une insuffisance hepatique en 2021. J’ai fait la declaration en maladie professionnelle comme ayant droit, ça a été reconnu par la CPAM. L’avocat m’a ensuite aidé pour la faute inexcusable, on a obtenu une rente de réversion majorée. C’est pas de l’argent qui remplace mon mari mais au moins y’a eu une reconnaissance de ce qu’il a subi.
— Jean-Claude P., ancien technicien chimiste, 59 ansMoi j’ai manipulé du tétrachlorure de carbone en labo pendant 12 ans. Quand j’ai commencer à avoir des problemes aux reins, mon medecin m’a dit que ça pouvait venir de mon ancien travail. La CPAM a d’abord refusé parce que le délai de prise en charge était dépassé. Mais avec l’avocat que l’association m’a trouvé, on a saisi le CRRMP et ça a été reconnu. J’ai maintenant un taux d’IPP de 35% avec la rente qui va avec.



